En 2025, Stellantis a signé en Italie l’une des pires performances industrielles de son histoire récente. Avec moins de 380 000 véhicules produits, le pays est retombé à des niveaux de fabrication qu’il n’avait plus connus depuis le début des années 1970, voire les années 1950 si l’on considère uniquement les voitures particulières. Un décrochage qui interroge sur l’avenir industriel de la péninsule et sur la stratégie du groupe italo-franco-américain.
Un effondrement historique de la production en 2025
Des volumes au plus bas depuis plus de 50 ans
En 2025, la production totale de Stellantis en Italie – voitures et utilitaires confondus – s’est établie autour de 379 700 unités, en recul d’environ 20 % par rapport à 2024. Les volumes ont quasiment été divisés par deux en deux ans, après environ 750 000 véhicules assemblés en 2023.
Le constat est encore plus brutal si l’on isole les voitures particulières : seulement un peu plus de 213 000 unités sont sorties des chaînes italiennes en 2025, un niveau inférieur à celui de 1955. Autrement dit, l’Italie produit aujourd’hui moins de voitures qu’à l’époque où son industrie automobile entrait tout juste dans l’ère de la motorisation de masse.
Ce recul met définitivement hors de portée l’objectif politique d’atteindre 1 million de véhicules produits par an en Italie, cible défendue conjointement par le gouvernement de Giorgia Meloni et la direction de Stellantis au moment de la fusion.
Un pays relégué dans le classement mondial
Cette chute des volumes a un impact direct sur le rang de l’Italie dans la cartographie mondiale de l’automobile. Le pays est désormais sorti du top 20 des producteurs de voitures. L’un des berceaux historiques de l’automobile européenne se retrouve ainsi rétrogradé au second plan, loin derrière ses voisins comme l’Espagne, devenue un pilier industriel majeur pour Stellantis.
Cette perte de statut se traduit aussi sur le plan social : près de la moitié des salariés italiens de Stellantis seraient aujourd’hui concernés, au moins partiellement, par des dispositifs de chômage technique ou de réduction d’activité.
Les causes profondes de la crise de production
Une demande européenne en berne, surtout sur l’électrique
La première explication tient à la demande. Le marché européen reste atone, particulièrement sur le segment des véhicules électriques. Les ventes d’électriques peinent à décoller en Italie, freinées par un niveau de revenu moyen inférieur à celui de l’Europe du Nord, une politique d’aides instable et des infrastructures de recharge encore insuffisantes.
Pour Stellantis, qui a fortement misé sur l’électrification et doit respecter des objectifs réglementaires de CO₂, cette faiblesse de la demande se traduit par des usines sous-utilisées et des plans de production constamment réajustés à la baisse. Plusieurs lignes italiennes, historiquement orientées vers des modèles urbains ou compacts, se retrouvent en manque de produits adaptés aux attentes actuelles des clients, davantage tournés vers les SUV, l’hybride et les modèles à prix contenus.
Un renouvellement de gamme trop lent
Autre facteur clé : le calendrier produit. Les nouveaux modèles tardent à arriver sur les lignes italiennes. Les remplaçantes des Alfa Romeo Giulia et Stelvio, attendues sur la plateforme STLA Large, ne sont pas encore en production, laissant l’usine de Cassino largement sous-chargée.
Dans plusieurs sites, les modèles thermiques en fin de cycle arrivent en bout de course sans relais immédiat, ce qui entraîne une chute de la charge industrielle. Le lancement de nouvelles variantes, notamment hybrides, a souvent été repoussé ou concentré sur d’autres pays, à l’image de certains programmes attribués aux usines espagnoles ou françaises du groupe.
La concurrence féroce des constructeurs chinois et la pression sur les coûts
Stellantis fait face à une pression concurrentielle intense, en particulier de la part des constructeurs chinois qui montent en puissance sur le marché européen avec des véhicules électriques et hybrides souvent plus abordables. Cette offensive incite le groupe à optimiser au maximum ses coûts de production et à privilégier les sites les plus compétitifs.
L’Italie souffre d’un coût du travail et de charges opérationnelles plus élevés que certaines autres implantations européennes ou extra-européennes du groupe. Dans ce contexte, une partie des investissements industriels et des nouveaux volumes se déplace vers des pays où la compétitivité-coût est jugée meilleure, comme l’Espagne ou certains sites d’Europe centrale.
Une géographie industrielle en pleine recomposition
Mirafiori, symbole d’un site en sursis… mais pas condamné
L’usine de Mirafiori, à Turin, incarne à elle seule la fragilité du dispositif italien de Stellantis. En 2025, le site n’a produit qu’environ 30 000 voitures, très loin du seuil de viabilité industrielle estimé autour de 200 000 unités par an. Une telle sous-utilisation fragilise la rentabilité et alimente les craintes de fermeture ou de reconversion profonde.
Un frémissement positif est cependant apparu en fin d’année avec le lancement de la Fiat 500 hybride, qui a permis de remonter symboliquement le volume du site, autour de 6 000 unités assemblées en quelques semaines. Stellantis affiche désormais l’ambition de porter la production de Mirafiori à 100 000 véhicules par an à partir de 2026, avec la mise en place d’une seconde ligne et plusieurs centaines de recrutements annoncés. Il s’agit d’un test grandeur nature pour mesurer la volonté du groupe de redonner un avenir aux usines historiques italiennes.
Cassino, Pomigliano et les autres : l’enjeu du maintien des anciens modèles
Pour éviter un effondrement encore plus marqué, les syndicats italiens plaident pour le maintien temporaire de certains modèles plus anciens dans les usines de Cassino et Pomigliano. L’idée : prolonger la production de voitures comme les Alfa Romeo Giulia et Stelvio, ou encore la Fiat Panda, afin de conserver un socle de volumes en attendant l’arrivée de nouvelles générations et de plateformes électrifiées.
Cette stratégie de transition est au cœur des discussions entre Stellantis et les représentants des salariés. Prolonger la vie industrielle de ces modèles permettrait de limiter le recours au chômage partiel et de préserver des compétences clés, mais pose la question de leur compétitivité commerciale face à une concurrence très agressive sur les segments d’entrée et de milieu de gamme.
L’ascension de l’Espagne comme pilier industriel
À l’échelle européenne, l’un des contrastes les plus frappants est la montée en puissance de l’Espagne. Les usines espagnoles de Stellantis tournent à plein régime, avec des records de production et une visibilité industrielle renforcée par l’attribution de nouveaux modèles, y compris issus du partenariat avec le constructeur chinois Leapmotor.
L’un des sites espagnols vise à terme l’assemblage d’environ 200 000 véhicules supplémentaires par an grâce à cette intégration, soit quasiment l’équivalent de l’ensemble de la production de voitures particulières réalisée aujourd’hui par Stellantis en Italie. L’Espagne apparaît ainsi comme un pivot stratégique du groupe en Europe, tandis que l’Italie glisse progressivement vers un rôle périphérique.
La réponse de Stellantis et du gouvernement italien
Objectif : revenir au niveau de 2024, puis à 2023
Face à la pression politique et sociale, Stellantis s’efforce de tracer une trajectoire de redressement. Le groupe vise d’abord un retour aux niveaux de production de 2024, notamment grâce au lancement de nouveaux modèles à partir de 2026, comme la future Lancia Gamma ou des véhicules premium sur plateformes STLA.
Les syndicats estiment toutefois que pour retrouver les 750 000 unités de 2023, il faudra non seulement remplir les usines avec ces nouveaux modèles, mais aussi garantir un maintien de certains véhicules existants dans les sites clés. Sans cette double approche – renouvellement et continuité – le risque est de rester durablement sous le seuil critique qui menace l’équilibre industriel dans le pays.
Tensions entre Rome et la direction de Stellantis
Le gouvernement italien a multiplié les déclarations pour rappeler l’objectif du million de véhicules produits par an sur le sol national. Les autorités reprochent à demi-mot à Stellantis de privilégier d’autres pays européens au détriment de l’Italie et de ne pas assez investir dans la montée en puissance de l’électrique et de l’hybride dans la péninsule.
De son côté, le groupe souligne la chute de la demande, la nécessité de rester compétitif et l’importance de la flexibilité dans l’allocation de ses capacités de production. Les négociations portent autant sur l’attribution de nouveaux modèles que sur les aides publiques, la fiscalité et les politiques de soutien à la demande (bonus, infrastructures, flottes publiques, etc.).
Quelles perspectives pour l’industrie automobile italienne ?
2026, année charnière
Beaucoup d’observateurs considèrent 2026 comme une année décisive. Si les nouveaux modèles espérés arrivent en temps et en heure, si la demande européenne se stabilise et si l’Italie améliore son environnement pour l’électrique et l’hybride, les usines italiennes de Stellantis pourraient regagner une partie du terrain perdu.
À l’inverse, un nouvel échec commercial, des reports de lancements ou une poursuite de la désindustrialisation au profit d’autres pays pourraient sceller un déclassement durable de l’Italie dans la carte automobile européenne.
Un enjeu qui dépasse Stellantis
La crise actuelle ne concerne pas seulement Stellantis, mais interroge plus largement la capacité de l’Italie à rester un grand pays industriel dans un secteur en pleine mutation. Transition énergétique, chaîne de valeur des batteries, montée des logiciels embarqués, nouvelles mobilités : l’Italie doit se positionner clairement sur ces sujets pour attirer les investissements et sécuriser des emplois qualifiés.
Pour Stellantis comme pour les pouvoirs publics, le temps est compté. Sans stratégie commune et sans décisions rapides, l’écart avec les pays les plus dynamiques risque de devenir difficile à combler.
Conclusion : quel avenir pour Stellantis en Italie ?
La chute historique de la production de Stellantis en Italie n’est pas une simple parenthèse conjoncturelle. Elle révèle un faisceau de fragilités : demande insuffisante, transition électrique mal maîtrisée, concurrence externe et arbitrages industriels défavorables. L’Italie joue aujourd’hui une partie cruciale pour ne pas devenir un acteur marginal de l’automobile européenne.
Pour les lecteurs, professionnels comme particuliers, l’enjeu dépasse largement les chiffres de production. Il touche à l’emploi, à la souveraineté industrielle et à la capacité du pays à peser dans la révolution de la mobilité. Reste une question ouverte : Stellantis et le gouvernement italien sauront-ils transformer 2026 en point de rebond plutôt qu’en point de non-retour ? Il appartient désormais aux décideurs – politiques, industriels et sociaux – de prendre position, d’exiger des engagements clairs et de soutenir les choix qui permettront à l’Italie de retrouver une place à la hauteur de son patrimoine automobile.

